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samedi 7 mars 2015

Les serpents + alma nature 2024

La première question que je pose à la gardienne de ma petite maison est toujours la même:
-Y a-t-il beaucoup de bêtes cette saison?
-Pas de trop, me dit-elle cette année. Seulement beaucoup de serpents. Des serpents de deux espèces.
-Quelles deux espèces?
-De ceux-là qu'ils n'ont pas de pattes, et de ceux-là qu'ils ont des pattes.
Ravalé au rang de serpent, un gros lézard vert resplendissant, vert comme un lophophore, vert comme une cétoine-des-roses nous écoutait, le ventre collé à une branche:
-Un de ceux qu'ils n'ont pas de pattes, il a pris un petit poulet chez le voisin. Comme ça long, peuchère, il était avec du vert, et du marron, et bien habillé de partout.
A ce portrait, je reconnus le long, le vigoureux zaménis, mordant à l'occasion, et auquel l'homme n'a jamais pu faire comprendre qu'on lui donne licence et applaudissements s'il mange un mulot, mais qu'on lui casse les reins s'il dérobe un poussin...
COLETTE - Belles saisons

dimanche 25 mai 2014

Jardins de plumes + alma nature 2024

... Autour de moi, à grandes pulsions égales, règnent le puissant silence et la longue ardeur du jour. Moyennant qu'on le baigne d'eau à l'aurore, et le soir au crépuscule, le jardin garde sa fraîcheur d'oasis. C'est un jardin modeste, où vous ne trouveriez pas une fleur rare. Le mûrier antique protège une ronde d'hortensias, ceux-là même que j'ai tenus vivants sur le balcon, à Paris, cadeaux de Pâques et d'anniversaires. Pâles de chlorose, ils ont pourtant des trésors d'énergie, et ma jardinière parle d'eux avec considération: "Té, ils sont de belle race, pensez, c'est des Parisiens..."
Tous les papillons de la saison vont au budleya, miel, débauche, haschisch. La couleur rouge, le rose, le jaune abondent. L'hélianthe tord sa tige pour suivre le soleil dont il est l'image, et sur les pétunias, sur le fusain fleuri les abeilles travaillent... C'est un jardin innocent, qui ne ferait pas de mal à une mouche. Tout repose, comme nous disons nous autres hommes, immobiles au milieu de l'effort incessant.
Cependant la glycine achève de desceller la grille, l'ampélopsis étouffe un géranium-lierre qui date d'avant lui, et durant que j'écris, une tentacule de vigne vierge, qui se laisse pendre comme le serpent-liane, vise un reste de treillage disloqué, tend vers lui son doigt terminal, ses vrilles encore oisives, et se met en marche....

COLETTE

samedi 9 mars 2013

Jardins de plume + alma nature 2024


Dès l'arrivée, ressaisies chacune par la routine de nos préférences, nous allons droit aux postes d'où nous arracha, l'an dernier, la fin des vacances. Devant même que de boire, la chienne tient l'arrêt au pied du pilier qui soutient la vigne vierge, la glycine et ses grandes pendeloques de gousses vertes; elle réclame le lézard vert qu'elle y laissa en septembre 1936. La chatte est déjà sur sa balustrade. Elle voit défiler ses ennemis les chats tropéziens, les sphinx du crépuscule, l'oiseau qui se baigne dans le panache d'arrosage, et elle convoque mentalement la verte grenouille de l'an révolu...
Chienne, chatte et moi, nous avons une conception très nette du plaisir, qui s'épanouit au choc du "temps retrouvé". Loin de s'affaiblir en se renouvelant, notre espoir annuel s'assoit fortement sur la mémoire, l'habitude, et couve pendant huit ou neuf mois ses récompenses, qui lui sont fidèles. Le mien n'est ni moins constant, ni moins fou que celui de mes compagnons: imaginer, de loin, qu'un bignonier sonne ici, de toutes ses trompettes rouges, la gloire de la canicule, et le trouver tel que je l'exigeais, furibond de fleurs... Rêver que le volubilis dispense, au rouge du bignonier, le bleu justement qui nous rend heureux; assigner dans mon songe altéré, à certain géranium dont la fleur double est serrée imite la rose, une certaine date d'épanouissement, contempler, à travers mille kilomètres d'espace, la poudre d'eau qui chaque soir décuple les parfums du jasmin... Ainsi constants, imperturbables, recommencent en juillet les paisibles miracles d'un jardin de Provence, et la tutélaire amitié des fleurs.

COLETTE - Belles saisons

lundi 24 septembre 2012

Des fleurs... + alma nature 2024


" Je ne réclame de celles- ci (les fleurs) que ce qui est permis aux sens grossiers de l'homme. La lumière du microscope, projetée sur leurs secrets, il est trop tard pour qu'elle me tente. C'est bien assez que l'oxalis s'endorme avec grâce, que s'évanouisse la sensitive, que la petite grassette, si douce, referme sue l'insecte sa feuille, le tue et le digère. Le chardon à foulon, j'ai cru longtemps qu'il n'emplissait ses godets sous l'avers que pour donner à boire aux oiseaux; mais on m'apprend que dans cette eau il déploie des rets impalpables, pièges à la taille des visiteurs minuscules...
C'est trop que de m'aventurer dans la connaissance occulte de la fleur, de ses ruses, des tours de force réalisés par son appareil vexillaire. Ténébreuse en ses desseins, carnivore, insectivore, vivante partant criminelle, elle a de quoi nous confondre d'étonnement. Mais toutes les amours ne vivent pas que de s'étonner. Où allons-nous, déchirant une à une les apparences, rencontrant la vie derrière ce qui ne bougeait pas, un système nerveux sous l'écorce, le don de souffrir dans ce que nous croyions impassible? Pendant combien de temps pourrons-nous donner le nom d'inconcevable à ce qui est encore inconnu? Je songe au mot d'une enfant intelligente, avide de connaître la plante et le corolle, la balistique des pollens, la science topographique des racines, les stratégies du germe: " Mais alors, dit-elle rêveusement, il n'y a pas de végétaux? "

COLETTE - Belles Saisons - Flammarion 1955


dimanche 15 juillet 2012

+ alma nature 2027


"Nos compagnons les plus parfaits n'ont jamais moins de quatre pattes"

COLETTE

mercredi 26 octobre 2011

+ alma nature 2024



Les soirs violets et verts de la Provence, - les jaunes aurores des étés francs-comtois;- l'immobile fumée, bleu de pervenche, qui comble la vallée où Fès s'endort, piquée de feux, dans l'odeur des copeaux de cèdre;- une nuit de cristal, en hiver, qui tinte à tout choc;- la mer, et puis la mer, et encore la mer, qu'un jour le brouillard avait couverte et assourdie, qu'un autre jour (le 2 août 1914) constellait de méduses à frange mauve;- le lever du soleil sur une plage où trente courlis, qui avaient voyagé par la tempête, séchaient leurs plumes et leurs longues pattes;- une source de mon pays natal, si bien cachée dans un bois que je croyais être seule à boire la petite convulsion régulière qui la soulevait hors d'une coupelle de sable rouge...
Et vous voudriez que je choisisse?

COLETTE - Belles saisons

vendredi 14 octobre 2011

+ alma nature 2024

"Entre les quatre tiges divergentes d'un rejet de mimosa, à même l'herbe courte, deux rossignols de muraille avaient calé leur coupe de brindilles tressées. Presque pas d'ombre sur le nid, aucune protection contre le chat errant, la martre, le rapace. Trois oisillons, le bec large, déjà emplumés, l'oeil encore tendre et saillant, se tenaient immobiles sous notre regard, et le couple des parents émus échangeaient dans les basses branches un cri court suivi d'un petit "crrr" de rainette...
-S'ils sont jolis! admira ma gardienne.
Elle se pencha, porta hardiment une main caressante sur les oiseaux sauvages...
-Il ne faut pas y toucher, surtout!
-Et pourquoi donc? Té, je vais les garder tant soit peu du soleil...
Elle brassa une poignée de foin sec, la posa sur le nid, ménagea un passage pour les parents.
Et j'étais bien un peu jalouse, moi qui n'aurais pas osé faire crédit à la confiance des rossignols de muraille, ni les traiter comme un semis de jeunes laitues.
Pendant quelques jours, j'allais épier le nid et la vigilance des rossignols. Mais, doutant de moi, je ne m'approchais pas trop. Du moins, mon immobilité rassurait d'autres créatures, les très petits, les innombrables, les mal connus, le grand capricorne en vois noir sculpté comme un bijou de deuil, le bousier absorbé dans sa besogne de Sisyphe, la tarente bossue, et les crapauds bruns, si petits qu'ils ne me voyaient pas, aveuglés par mon évidence même.
Les jeunes rossignols prirent la volée sains et saufs. Je ne les ai pas vus partir. Mais je surpris dans le nid le lézard vert en flagrant délit d'"occupation". Je voudrais progresser dans l'esprit de cet usurpateur, et j'y tâche. Mais sa nervosité, son coeur précipité de lézard l'emportent toujours, et il s'enfuit dans le plis grand désordre, se heurte à l'un des quatre supports du nid, roule dans le sable, se relève poudré, se trompe de direction, donne du nez entre mes genoux, gagne un cep de vigne et s'y rend invisible derrière une feuille...
Cette verte feuille, entre lui et moi, c'est la barrière, refermée, du Paradis terrestre...

COLETTE

vendredi 16 septembre 2011

Mots d'auteurs + alma nature 2024

... Pour la grille, un enfant la franchirait, la serrure est un jouet. Je n'ai même pas écrit sur l'un des piliers:"Vieil écrivain méchant." pourtant je me sens enfin redoutable, et quand je tâte du pied le sol, mes plantes nues savourent la différence profonde qui existe entre l'allée sableuse et le sirupeux asphalte de la petite route.
Mes plus proches ont passé avec moi la frontière. Mais mes plus proches n'ont pas tous deux pieds. La chatte et mes proches admis, je m'enferme avec délices dans mon univers préféré, où les échanges se font par le cri, le chant et le silence, par les battements du coeur et le regard.

Mes élus sont nombreux, et plus que moi sauvages. Si vous pressez du doigt le bouton de la laide sonnette, encastré dans le pilier gauche, personne ne vous ouvrira. Mais de la rosace en faux marbre et métal oxydé vous verrez s'élancer par centaines mes fourmis rousses, chacune menaçant l'intrus:" On a sonné? Qui a sonné? Qui s'est mêlé de sonner?" Au second appel, c'est par milliers qu'elles sortent. Je ne les ai pas dressées, c'est elles qui, établies dans le pilier creux et la case pour les lettres, m'ont formée à ne les jamais déranger. Vous persistez à vouloir entrer? Eh, mon Dieu, je vous donne le secret: vous n'avez qu'à soulever le loquet de la grille.
COLETTE - Belles saisons-


vendredi 7 mai 2010

+ alma nature 2024

"Si vous n'êtes pas capable d'un peu de sorcellerie, ce n'est pas la peine de vous mêler de cuisine"

COLETTE