dimanche 20 mars 2016

La Grande Berce

Le Jardin en mouvement naît avec l'apparition de la berce du Caucase en 1980. Qui n'a jamais vu la berce au parfum d'angélique, aux hampes dressées dans les prairies, aux inflorescences plates, grandes comme des assiettes de banquet et couvertes d'insectes, se prive d'un spectacle d'enfance: inquiétude et fascination.
Ma première rencontre avec la berce date du jour où dame Pénichaud, d'une voix rogue et tannée de tabac, m'invite à découvrir l'arrière-cour de son magasin. En traversant la salle encombrée d'ustensiles, elle fait l'éloge de ma mère qu'elle admirait tant. Dame Pénichaud ne marche pas sur l'eau mais elle vend, seule et librement, une quincaillerie ordinaire. Sur un matériel en vogue au siècle passé, pendu aux solives en collection, elle demeure évasive. Entre deux nuages de tabac, cheveux lisses et chignon serré, le visage percé de ses yeux noirs électriques, elle sollicite les clients les plus intimes sur la fonction d'un outil ancien dont tout le monde ici a oublié le nom et le possible usage. Elle le propose à l'identification plutôt qu'à la vente.
Mais le plus important se situe derrière, au jardin, venez voir, elles sont énormes, je les ai là depuis quelques années, je ne sais plus quand, venez voir, je ne connais pas leur nom. Si vous voulez je peux vous en donner des graines. Au pied des murs, de part et d'autre de l'enclos, entre un débarras d'objets destinés à être réparés un jour et la maison voisine, les berces occupent l'espace, hampes dressées au-dessus de nos têtes, ombelles ouvertes grouillant de mouches et de cétoines, plantes étrangères au village, uniques en ce lieu, vous vous rendez compte. Elles nous dominent et plongent la cour sans âme dans un monde enchanté et rebelle. Vous savez, je n'en parle à personne, je ne sais pas comment elles sont venues, regardez comme elles font peur.....

Gilles CLEMENT - Le salon des berces
(à lire absolument !PP)

1 commentaire:

Enitram a dit…

Sûr que je le note !!!!