dimanche 25 mai 2014

Jardins de plumes

... Autour de moi, à grandes pulsions égales, règnent le puissant silence et la longue ardeur du jour. Moyennant qu'on le baigne d'eau à l'aurore, et le soir au crépuscule, le jardin garde sa fraîcheur d'oasis. C'est un jardin modeste, où vous ne trouveriez pas une fleur rare. Le mûrier antique protège une ronde d'hortensias, ceux-là même que j'ai tenus vivants sur le balcon, à Paris, cadeaux de Pâques et d'anniversaires. Pâles de chlorose, ils ont pourtant des trésors d'énergie, et ma jardinière parle d'eux avec considération: "Té, ils sont de belle race, pensez, c'est des Parisiens..."
Tous les papillons de la saison vont au budleya, miel, débauche, haschisch. La couleur rouge, le rose, le jaune abondent. L'hélianthe tord sa tige pour suivre le soleil dont il est l'image, et sur les pétunias, sur le fusain fleuri les abeilles travaillent... C'est un jardin innocent, qui ne ferait pas de mal à une mouche. Tout repose, comme nous disons nous autres hommes, immobiles au milieu de l'effort incessant.
Cependant la glycine achève de desceller la grille, l'ampélopsis étouffe un géranium-lierre qui date d'avant lui, et durant que j'écris, une tentacule de vigne vierge, qui se laisse pendre comme le serpent-liane, vise un reste de treillage disloqué, tend vers lui son doigt terminal, ses vrilles encore oisives, et se met en marche....

COLETTE

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